17/07/2006

 

 A l’ère Edo, le ciel  forgea un incomparable katana en plongeant des lames de foudre dans le bassin humide des nuages.  En même temps, les éthers créèrent aussi une femme à la beauté et à la pureté inégalables ; il était dit de ces deux créations mythiques que celui qui parviendrait à les réunir connaîtrait un destin intemporel.

A cette même époque, vivait un ronin, errant dans tout le pays en espérant trouver enfin ce qu’il avait tant cherché. Il avait perdu son maître et tentait de survivre chaque jour en préservant ses principes, arpentant les chemins chaussé de ses fines sandales de corde tressée.

Il avait beaucoup souffert et sa lame avait souvent trouvé

rude opposition mais il ne se doutait pas encore de ce qui serait le véritable objet de sa révélation. Après tant d’années, il arriva finalement, au détour de son périple, un soir, sur un vieux pont de bois couleur ocre. Là, il aperçut de loin, une silhouette gracieuse dans la lueur vacillante du soir. Son regard se posa d’abord sur ses yeux,

qui telles des gemmes insondables, semblaient déclamer autant de couleurs que ce que l’émeraude et le marron connaissent de nuances.

A chaque pas qui la rapprochait de lui, ses pupilles changeantes s’accaparaient les vestiges du jour.

Sur son élégant kimono noir, trônaient de magnifiques petits papillons bleus, quant à son obi qui enroulait délicatement sa taille, il arborait un vert profond, déclinant subtilement la teinte de sa tenue. Ses cheveux relevés, étaient attachés de façon à laisser la nuque découverte et dans sa paume droite, tournoyait une ombrelle légère

qui décuplait encore son charme naturel déjà extrêmement puissant.

A mesure qu’elle se rapprochait, son cœur, normalement si posé et si régulier, s’accéléra de manière inconsidérée, reléguant bien loin l’invincible guerrier.

La garde de son sabre se mit à trembler, il posa ses deux mains dessus et c’est à cet instant que du bout de ses doigts, elle les effleura.

 Ainsi fut leur première rencontre; il n’avait pas vu distinctement son visage mais s’était gorgé de chaque détail qui lui permettrait de la reconnaître entre mille. Lui qui n’avait jamais consacré sa vie qu’à la voie du sabre, retourna ensuite chaque soir sur ce pont ne comprenant pas sa propre réaction mais n’arrivant pourtant pas à faire autrement.

 De cette manière, il finit par l’apercevoir, penchée sur le large rebord de bois, la tête entre ses mains, offrant ses larmes au petit cours d’eau qui passait en dessous d’elle.

Il s’approcha et voulut dire un mot mais elle se retourna vers lui et dans un regard qui les comprenait tous, fondit dans ses bras, épousant du côté de son visage raffiné la forme autoritaire de sa poitrine. Cela ne lui ressemblait pas mais il la serra très fort, son sabre vibrait de manière inexplicablement croissante et son corps paraissait totalement subir la même réaction.

Il sortit alors sa lame et fut stupéfait de constater que celle-ci coulait, son sabre pleurait comme cette femme qui en un regard s’était adjugé plus de vingt années de solitude, qui en un touché fugace

s’était approprié sa vie. Il repensa instinctivement à deux choses à ce moment : la première fut la phrase de son ancien daimyo, « un katana plein de rancœur, ne récolte que le sang » ; la seconde fut l’écho de cette légende du sabre forgé dans les nuages et de la gardienne qui lui permettrait de s’éveiller. Dans un élan de foi absolue, il plongea ses yeux dans les siens et tout aussi naturellement lui jura de toujours la protéger. Elle lui prit la main et l’emmena vers une petite auberge dans une rue discrète, la façade était complètement bordée de petites lanternes rouges qui tamisaient l’ambiance en installant un calme palpable. Ils entrèrent, et derrière le secret des shoji, s’enlacèrent longuement dans une nuit immaculée, qui sous le sceau des baisers de lune, reçut à son tour le serment de son amour éternel. Le katana légendaire existait bel et bien, il s’était éveillé grâce à la pureté des sentiments de ce ronin, canalisant toute la force de sa foi pour protéger celle qui vivait dans son cœur. Elle devint le fourreau de sa lame et à ses côtés, lui conféra un illustre destin ; sans elle simple épéiste errant, à son contact il se transforma en géant…

La première fois où je t’ai vue, la mémoire m’est revenue enfin, je me suis souvenu de la vie de ce ronin, je me suis souvenu de toi, je me suis souvenu de moi. Je m’appelais alors Yukimura Sanzo et mon katana vit toujours en mon âme à travers mes principes ainsi que mes sentiments pour toi. Je t’aimais alors, je t’aime aujourd’hui et je t’aimerai jusqu’à la fin de toutes mes vies.

22:37 Écrit par Banur | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Commentaires

Couleur J'ai rêvé ce texte avant que tu l'écrives. Je cliquais sur le lien, j'arrivais sur cette page et ce bleu clair apparaissait, soulignant l'éclat de chaque mot. Cela faisait des jours que je l'attendais, la matérialisation de ce rêve qui m'avait paru si réel au moment où je le faisais et voilà qu'aujourd'hui il est là ce texte et je lis chaque mot en sachant exactement lequel va suivre, même si j'ignore toujours le sens du mot shoji (mes connaissances en japonais sont quasi inexistantes, ce qui n'est pas ton cas).
La théorie du karmatron est sublimée par tes mots et cela ne fait que confirmer ce que je savais déjà.
A bientôt Urban Poet

Écrit par : Kardream | 17/07/2006

Sadame Bien des vies ont passé…

Et, par une nuit immaculée d’hiver, dans le secret d’une alcôve de beauté, leurs doigts se sont croisés, leurs corps se sont frôlés, puis étreints, avant même que leurs regards ne se découvrent et unissent leurs destins dans les pâles lueurs du soleil levant …

Yukimura se souvint alors de Kyoko…

La lame de ton katana a retrouvé sa gardienne et ses larmes salées se sont transformées en pétales de « sakura » qui bordent le lit de leur union … à jamais ...

Écrit par : crysalidea | 24/07/2006

Merci Je te remercie pour ton passge en mes terres sombres où j'espère parfois faire briller quelques lumières.

Que dire devant une critique aussi dithyrambique, cette apologie de compliments qui fait monter le rouge de la confusion à mes joues.
De plus le style même de cette écriture épistolaire, rejoint celle que tu utilises pour tes compositions…élevée mais…enlevée, agréable à lire et à relire pour en extraire l’essence d’une certaine sagesse…

Très honoré d’avoir fait ta connaissance et que l’esprit du bushido mène tes pas où ceux-ci te porteront tel le rônin de ton histoire.
Gâssho !

Écrit par : Alexandre | 24/07/2006

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